On dit souvent que le battement de l'aile d'un papillon peut déclencher des tempêtes à des milliers de kilomêtres. Cette observation du météorologue Edward Lorentz s'applique parfaitement à cette histoire dite "des caricatures".
Lundi dernier, je me trouvais au Consulat de France à Istanbul, et je l'ai quitté quelques minutes avant une manifestation de protestations, alors qu'un dispositif policier se mettait en place pour protéger notre représentation. Heureusement, aucun débordement n'a été à déplorer, comme celà a été le cas dans d'autrs pays, où les islamistes sont autrement moins modérés qu'en Turquie.
Je peux témoigner que nos compatriotes sur place ne comprenaient pas où était l'intérêt de ces caricatures, et s'interrogeaient sur la démarche de France-Soir. Ils avaient le sentiment que les responsables du journal n'avaient pas beaucoup pesé les risques qu'eux-mêmes allaient courir.
Nous sommes bien sûr tous attachés à la liberté de la presse, mais nous sommes également tous soucieux que l'exercice de cette liberté ait un sens. La presse, sensible à pouvoir émettre tout message, doit également se proccuper de la manière dont celui-ci peut être reçu, notamment par des populations dont le libre arbitre n'est pas toujours la caractéristique première.
Le remède ne doit jamais tuer le malade.
Y avait-il urgence à caricaturer, au Danemark, Mahomet ? Y avait-il nécessité, une fois les réactions connues, à réïtérer, en France, ce qui était ressenti comme une provocation et un affront dans le monde musulman ?
L'invocation de la liberté de la presse n'est-elle pas l'habillage bien pensant d'une autre démarche, beaucoup plus matérielle et mercantile ? La question est posée, à entendre les tirages records de Charlie-Hebdo, dont je n'ai pas entendu dire que les numéros avaient été distribués gratuitement aux lecteurs.
Cette affaire se répand comme une trainée de poudre, et sera analysée comme un épisode de la guerre moderne des religions. Ces dernières, monothéistes, qui fondent leurs églises et leurs dogmes sur des récits de violences, de batailles et de conquêtes ont toujours été des vecteurs de guerre.
C'est pour rompre avec ce cercle infernal de la violence que nos prédécesseurs ont fondé la république sur la valeur de la laïcité. Ne perdons pas cette règle fondatrice de vue, et ne dévalorisons pas notre modèle social et politique par des actes imbéciles qui desservent gravement la cause qu'ils prétendent servir.
Dans notre société de l'information mondialisée, le moindre comportement individuel peut engendrer des réactions de masse, et prendre des proportions considérables qui échappent au controle des Etats et des responsables politiques. C'est à dire que ces derniers, sur qui reposait l'équilibre du monde, ne sont désormais plus les seuls à décider de sa marche, et les décisions individuelles de tel ou tel peuvent tout autant influer sur l'évolution des sociétés.
Celà crée donc des nouvelles responsabilités individuelles, dont les conséquences ne sont peut-être pas encore mesurées par tous. C'est là l'une des grandes évolutions du monde moderne, qui peut tout autant se révèler comme la pire ou la meilleure des choses.
A chacun d'entre-nous d'évaluer, dans ses initiatives, l'effet papillon.

Cher Michel,
alors toi aussi tu abandonnes le combat de la séparation de l'église et de l'état c'est a dire le principe même de la laicité. On pourrait tout critiquer sauf Dieu.
"Sans liberté de blamer , il n'est point d'éloge flatteur" disait Beaumarchais.
Je suis consternée de voir de quelle facon les lobbying religieux de tout bord soutiennent implicitement les réactions contre ces caricatures."vous rendez-vous compte ,ils ont osé critiquer Dieu".
Ces caricatures voulaient montrer que nul ne peut tuer l'autre au nom de Dieu. Est ce si difficile à entendre?
Aujourdhui, ce sont tous les croyants modérés (et je sais que ce sont les plus nombreux) qui devraient s'élever contre le fait que certains tuent au nom de Dieu.Et que personne n'a la Vérité.
Je suis très inquiète de notre manque de réaction et de solidarité pour défendre la liberté de penser.Et pour expliquer.
En nous comportant comme si nous avions été pris le doigt dans le pot de confiture sans rien expliquer, nous donnons raison à ceux qui veulent le retour du pouvoir du religieux et affaiblissons ceux qui défendent les valeurs de la laicité qui sont les seules valeurs sur lesquelles peuvent se fonder une démocratie.
Comment, donc, ont fait nos ainés pour faire voter la loi de 1905 ? a postériori , je me dis qu'ils ont eu un immense courage.
Rédigé par : françoise | 11/02/2006 à 09:05
Le problème, Françoise, c'est que si la laïcité se réduit à être ressentie comme une insulte à la foi de tel ou tel, ou à se réduire à l'anticléricalisme, elle s'est fourvoyée. Ce risque existait déjà en 1905, où les partisans d'une laïcité anticléricale poussaient pour que la Loi s'attaque directement à la religion. Aristide Briand recusa l'alliance entre la libre-pensée et l'Etat, plaçant ce dernier en position d'arbitre entre la libre-pensée et les églises. "Ne comptez pas sur moi pour commettre envers la religion les mêmes forfaits que ceux que vous lui reprochez" dit-il en substance aux plus intransigeants de ses collègues.
La laïcité, ce n'est pas intervenir et réglementer ce qui est de l'ordre de l'intimité spirituelle. Son champ d'action, c'est l'organisation sociale et politique de la république.
je n'abandonne pas le terrain de la laïcité, pas plus que la séparation des églises et de l'Etat, mais je reste fidèle à la définition qu'en a donné Briand, et avec lui Jaurès. Je ne crois pas en une pseudo-laïcité qui exclue et quasiment excommunie. Je milite, au contraire, pour une laïcité qui rassemble. C'est le sens de la liberté de conscience.
De plus je ne crois pas, dans l'affaire des caricatures, à la pureté des intentions des auteurs.
Enfin, je ne te suis pas lorsque tu amalgames "églises" et "Dieu", au risque de tomber dans le piège tendu par les religieux. Je ne crois pas qu'il faille placer ces deux termes sur le même plan sémantique. La laïcité, ce n'est pas la séparation de l'Etat et de Dieu. C'est la séparation du pouvoir spirituel et du temporel. Ce n'est pas du tout la même chose.
En l'occurence, cette affaire n'a pas redoré le blason de la laïcité aux yeux de ceux pour qui cette notion reste très floue. Il y a surement des manières plus intelligentes de la promouvoir.
Rédigé par : michel moine | 11/02/2006 à 11:56
Toutes les agitations exagérées de ces jours passés sont très éloignées de la théodicée. Pourtant combien font référence à la religion pour justifier leur mécontentement. Il faudrait que ces intégristes (car ils s'agit d'intégristes donc d'intolérants)fassent une analyse sur leur droit à tuer pour leur soi-disant religion. Eux auraient le droit de tuer sous le vocable de la religion mais les autres n'auraient pas le droit d'éditer des images qui leur "semblent inconcevables". Il faut peut-être que les équilibres soient respectés. Or, dans le cas présent, il existe un criant déséquilibre qui est intolérable. Voilà pour ce qui concerne le côté purement théologique du problème.
Pour ce qui est du profit que certains peuvent en tirer sur un plan bassement pécuniaire, on peut s'en offusquer mais bien des choses plus aberrantes ont été diffusées sans qu'un tel émoi ne se développe ainsi. La cupidité a toujours poussé les plus vils à commettre des actions "voyantes" de nature à engendrer une réaction qui leur soit bénéfique. Je ne vois pas vraiment de quoi émouvoir dans les images qui ont été diffusées, si ce n'est qu'elles prêtent à sourire comme certaines du Christ dans bien d'autres circonstances. Il faut savoir garder raison et accepter la dérision pour ce qu'elle est. Ni plus ni moins.
Donc, évitons de créer une polémique sur une sujet qui n'en vaut pas la peine même si, au demeurant, on peut considérer que la publication de ces images est effectivement une bêtise.
Rédigé par : Bruno | 11/02/2006 à 14:24
mais enfin c'est idiot de dévoyer la laïcité. Bien sur il faut la défendre, bien sur il faut défendre la liberté de la presse. Mais au départ, et pas mal à l'arrivée il s'agit non de religion mais de l'assimilation des musulmans aux intégristes violents. Et bien sur aussi de chiffre de vente pour les journaux. Êtes vous heureux d'être considérés comme des "croisés". Nous sommes piégés par des imbéciles au mieux, des manipulateurs au pire.
Rédigé par : brigetoun | 11/02/2006 à 15:47
Tout ce phénomène autour de ces caricatures me semble beaucoup de bruit pour pas grand chose... Il n'empêche que si l'intérêt même de ces caricatures reste à définir (effectivement, pourquoi donc ?), il n'en reste pas moins que pour ma part, je me refuse complètement à tomber dans le piège qui se tend progressivement et qui consiste à "s'interdire" de critiquer ou de plaisanter sur telle ou telle "catégorie" (ce mot n'est certes pas le plus approprié) de personnes sous pretexte qu'on risque de les vexer : de plus en plus, seuls les juifs se moquent des juifs, les musulmans des musulmans ... et les cons des cons ! Coluche en son temps disait que le jour où on pourrait "se moquer d'un arabe con comme d'un con ordinaire, ce jour là, il n'y aura plus de racisme !" C'est tellement vrai ! Je pense que ce n'est qu'à force de s'empêcher de rire ou de dire des choses avec la peur de vexer que l'on commence (même inconsciemment) à faire une différence... Et à partir du moment où se dessine une différence, il n'y a plus d'égalité...
Pour le reste, l'histoire est éminemment politique : si il est vrai que ces caricatures ont un effet certain de part le monde, doit on s'arrêter de les publier parce qu'une poignée de dictateurs (mais qui ont du pétrole !) n'en veulent pas ? Et que vont ils exiger la prochaine fois ?
Le problème est EXACTEMENT le même avec les politiques qui refusent de critiquer le régime chinois parce que "c'est un formidable potentiel économique"... même si les aspects sociaux et des droits fondamentaux de l'être humain y sont gravement bafoués (voir la position de Washington et de Paris, tous bords politiques confondus !).
Rédigé par : Sébastien VERSANNE | 11/02/2006 à 18:57
Liberté et respects sont non seulement parfaitement compatibles, mais aussi nécessairement liées. L'un sans l'autre est un enfermement.
J'ai posté il y a quelque jours un billet en ce sens ( http://colonisation.blogspot.com/2006/02/27-les-dessins-sataniques.html )
100% d'accord avec vous, Michel
Rédigé par : Titophe | 13/02/2006 à 09:53
Les pays musulmans correspondent à un ensemble de nations aux PIB très bas, à tel point que le regroupement de l'ensemble de leurs productions n'est équivalent qu'à celui d'un état moyen de l'Union Européenne. Pourtant certains disposent de ressources naturelles importantes, comme le pétrole ou les potentialités agricoles. Si effets négatifs du colonialisme il y a eu (?), ceux-ci devraient pourtant s'estomper avec le temps. Ce n'est pas le cas puisque bien souvent les richesses profitent toujours à des minorités et sont tout simplement gaspillées. Ceux qui s'en sortent le mieux, tels la Tunisie ou la Turquie sont ceux qui savent exploiter leurs richesses touristiques et organiser des coopérations dans la durée avec l'Union Européenne.
A part le pétrole les exportations les plus connues sont désormais le terrorisme et la destruction souterraine des valeurs occidentales, telles la démocratie. Avec les images de manifestants pauvres et manipulés, de femmes voilées et incultes vociférant contre de soit-disant atteintes aux valeurs de l'Islam. Ont-elles, derrière leurs tchadors ou leurs prisons-burkas la liberté de proclamer leurs véritables aspirations ?
Comme si l'humour occidental, arme de dérision massive, pouvait être mis en balance avec les morts des Twin Towers, de Londres, de Bali ou de Madrid ! Les musulmans se rendent-ils compte qu'en acceptant la destruction de tout autour d'eux ils sont finalement en train de se détruire eux-mêmes en provoquant l'assimilation entre islam et islamisme et démontrant que le monde musulman est bien incompatible avec les valeurs de la démocratie.
C'est pourquoi même l'humour, douteux ou pas, au premier, second ou troisième degré doit être soutenu contre la charia et la guerre ouverte ou souterraine qui menace l'occident et atteint les majorités musulmanes silencieuses; celles qui aspirent au développement, à la paix et à la culture.
Rédigé par : Donatien | 13/02/2006 à 12:02
Donatien:
Est-ce vraiment soutenir la liberté? Laquelle? Quel est l'objectif reel? Est-ce le meilleur moyen de l'atteindre?
Rédigé par : Titophe | 13/02/2006 à 12:55
La liberté de refuser toutes les atteintes à la liberté par une arme de dérision massive, la plus pacifique qui soit contre la connerie.
Donatien
Rédigé par : Donatien | 13/02/2006 à 15:23
La connerie, valeur tellement relative...
Rédigé par : michel moine | 13/02/2006 à 20:39
Je conseille la lecture de la chronique de Philippe Lancon "Spinosa , reviens" page 11 de Charlie Hebdo, c'est ce que j'ai lu de plus pertinent et de plus convaincant sur l'affaire des caricatures ....
pour moi, la tolérance est une valeur universelle quelques soient les civilisations et la tolérance suppose la liberté d'expression (întelligente ou non) ... aucune religion, et nous l'avons vécu dans notre histoire judéo-chrétienne a travers l'Inquisition, ne peut se prévaloir de juger les hommes au nom de Dieu (d'ailleurs avez-vous remarqué que ce sont en général les femmes qui trinquent le plus dans ces cas la) ... Ne pas affirmer haut et fort ces valeurs revient a donner raison a ceux qui, dans le monde musulman, appellent à la haine et à l'intolérance ...
oui il y a un vrai probleme de redistribution de la richesse mais je ne suis pas sure qu'utiliser ce type de méthode va améliorer la situation mais bien au contraire cela permettra d'occulter les vraies questions... comme cela a été occulté dans le conflit des protestants(riches) et catholiques(pauvres)en irlande ou dans celui des israeliens (riches) et palestiniens (pauvres et sans terre)... Dieu a bon dos dans ces affaires
Rédigé par : françoise | 13/02/2006 à 21:38
Au nom de la liberté des êtres humains sont morts dans les manifestations hystériques parfaitement prévisibles. Il serait intéressant de voir si les défenseurs acharnés de cette liberté (qu'ils ont deja et qui n'est pas remise en cause) auraient la même pugnacité si les vies mises en danger étaient celles de personnes plus proches d'eux.
Rédigé par : Titophe | 14/02/2006 à 09:52
Justement notre degré de molesse peut les remettre in fine en cause: il devient politiquement correct d'être anti anti-terrorisme.
L'auto-censure va-t'elle devenir la nouvelle dictature ?
Rédigé par : donatien | 14/02/2006 à 11:34
Il y a deux mois, il y avait une manif pour le centenaire de la laïcité. Qui a-t-elle mobilisé ? Photos :
http://www.local.attac.org/paris19/article.php3?id_article=111
A la prochaine !
Rédigé par : Laïcité 1905 | 18/02/2006 à 02:09