A Aubusson, journée départementale de la déportation
Allocution prononcée ce dimanche lors de la commémoration du souvenir des déportés de la Creuse.
En remontant tout à l’heure l’avenue de la République, en direction du monument départemental de la déportation, je ne pouvais m’empêcher de penser que nous marchions dans les pas des résistants de la première heure d’Aubusson, eux qui avaient choisi le 14 juillet 1942 de manifester dans ce lieu incarnant la République disparue.
Par petits groupes de trois ou quatre, ces quelques dizaines de résistants avaient ainsi exprimé leur « mécontentement contre ce régime de trahison », pour reprendre l’expression qu’emploie Jules Fourrier, dans le petit ouvrage qu’il publia à son retour de déportation de Mathausen.
Ils n’imaginaient pas que le nom de nombre d’entre-eux figurerait sur ce monument devant duquel nous commémorons chaque année leur souvenir, et celui de leur sacrifice dans les camps de la mort nazis. Nous sommes également passés, place du monument, devant le café du Commerce, berceau de la résistance aubussonnaise, où se retrouvaient les Chevalier, Mérignat, Couturier, Colson, Bascoulergue, Chambonnet, et tous les patriotes aubussonnais qui refusaient le déshonneur de la collaboration. Il y a quelques instant, chacun des noms des victimes creusoises de la déportation a été prononcé.
Ce faisant, ils sont toujours vivants dans les cœurs et les esprits d’aujourd’hui.
La litanie des noms est impressionnante, tant le tribut payé par la résistance creusoise a été lourd et tragique. Nous ne pouvons l’écouter sans qu’une émotion profonde ne nous étreigne, sans être envahi d’un sentiment de respect mêlé de gratitude, sans que nous apparaisse évident le devoir de mémoire que nous honorons en cet instant. Nous répondons en cela à l’exhortation de Jules Fourrier, je le cite : « Ceux qui sacrifiaient leur famille, leur liberté et leur vie dans la lutte clandestine pour libérer la France et pour faire triompher les causes de la Liberté ont droit à un peu plus de reconnaissance et de souvenir. »
Ces hommes et ces femmes ont fait le sacrifice de leur vie pour leur idéal de liberté, pour leur amour absolu de la République et de sa devise sacrée, Liberté, Egalité, Fraternité, qui n'était alors plus la devise de notre pays.
Ils ont apporté l’éclatante confirmation que la citoyenneté, c’est une affaire de choix, de courage, et de convictions assumées. Car ils étaient avant tout des citoyens.
Après que l’Allemagne ait porté démocratiquement au pouvoir le futur bourreau de l’Europe, alors qu’en France, la République avait démissionné devant la vieille antienne de l’homme providentiel, père de la nation, sauveur de la patrie, et qui s’en ait révéler, comme toujours dans l’Histoire, le fossoyeur, il y eu de nos compatriotes, qui refusèrent le joug qu’on leur tendait. Etaient-ils prédestinés à être des héros ? Non, juste des citoyens ordinaires, qui prirent la décision extraordinaire de ne pas renoncer aux valeurs de la République.
Et, à partir de là, alors que basculait celui de l’Europe entière, leur destin personnel bascula, eux qui devinrent les premiers grains de sable qui allaient enrayer la logique destructrice des nazis, des miliciens et des collaborateurs.
S’il en fût qui firent don de leur personne à la France, c’est bien eux, les résistants, dès lors qu’on parle de la vraie France, celle dont les valeurs universelles contribuent à éclairer le monde Ce n’était pas la France qui se fourvoyait coupablement à Vichy, et que d’aucuns servirent avec un zèle criminel qui n’avait d’égal que leur acharnement à combattre et détruire ceux que la propagande officielle désignait sous l’épithète de « terroriste ». De ces terroristes-là, de fait les combattants de la liberté, on ne peut que se sentir proche et solidaire.
Qualifier aujourd’hui comme tel un élu de la république, en pesant ses mots, ne peut que renvoyer son auteur au jugement de l’Histoire, et malheureusement en bien mauvaise compagnie.
Dès lors, entrer en résistance, y poursuivre sa lutte pour la libération nationale, dans des formes de clandestinité inédites, cela devint le choix d’hommes et de femmes courageux et déterminés, mais aussi en danger mortel, du fait que la haine et la violence qui encourageaient les médiocres et les assassins étaient devenus la norme de l’Etat français.
Leur exemple nous montre que la citoyenneté est une exigence, qu’elle dépend de chacun de nous. Sa fragilité intrinsèque ne peut être surmontée que par notre détermination à la faire vivre et par le refus de l’affaiblissement de la République.
La République fût refondée à la Libération, son pacte social défini par le Conseil National de la Résistance.
C’était l’époque où le mot « réforme » était synonyme de « progrès ».
Nous sommes toujours les dépositaires de cet héritage politique et historique, pour lequel nos martyrs creusois se sont sacrifiés. Veillons à ce que le temps, mais aussi l’action des hommes n’en efface pas l’ambition. Soyons attentifs à l’exercice du pouvoir, dont on se méfiera comme de la peste de l’exercice solitaire.
La République, c’est la séparation des pouvoirs, l’exécutif et le législatif, sans oublier le judiciaire. La paix, c’est le contrôle politique de la mondialisation, le respect des règles démocratiques et des Droits de l’Homme, le partage et la bonne gestion des ressources naturelles et de l’énergie. La liberté, c’est l’ultime objectif des hommes de bien, le respect des convictions de chacun, la tolérance mutuelle.
Ce sont ces idéaux que nous ont légué les victimes de la déportation, résistants, juifs, tziganes, homosexuels…
A nous de les faire vivre, et de les transmettre à nos enfants. Si nous y parvenons, nous nous serons montrés dignes du sacrifice de nos pères.
Je vous remercie de votre attention.
Michel Moine

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