J'ai suivi hier soir la diffusion sur France 3 d'un saisissant documentaire sur les conditions de travail dans notre pays, fort justement intitulé "la mise à mort du travail", à l'heure où tant de travailleurs choisissent la mort à cause du travail. Le reportage de Jean-Robert Viallet a mis en relief la violence dans les rapports sociaux dans l'entreprise, qui atteint des paroxysmes insupportables pour des hommes et des femmes poussés à bout.
L'entreprise, soumise à la satisfaction économique de l'actionnaire, broie ceux qui la servent, et dont elle exige non seulement efficacité mais aussi engagement affectif. La décomposition de ce mécanisme était particulièrement bien faite dans le cas de l'entreprise Carglass, qui avait accepté de jouer la transparence (!), non par philanthropie informative, mais parce que les dirigeants avaient dû estimer qu'il y avait opportunité d'une visibilité médiatique positive pour la notoriété de l'enseigne.
Ah oui, Carglass remplace ! D'abord ses salariés poussés à bout...
Ainsi, on comprenanit à quel point la religion du client-roi était un leurre pour impliquer le salarié au toujours-plus dans le dépassement de soi, et de ses objectifs. S'identifiant facilement à ce client à lui semblable, le salarié de cette entreprise de services à l'automobile, mis en présence de clients physiques n'était plus en mesure de comprendre que le véritable client est la compagnie d'assurance. Mis sous pression, le jeune chef d'agence, pourtant particulièrement réceptif au message de l'entreprise, jetait l'éponge au bout d'un an d'efforts consentis à raison de 10 heures quotidiennes. Il le faisait, non sans avoir finalement compris qu'on lui demandait d'obtenir de ses techniciens, non seulement leur part de travail, mais aussi celle d'un poste jamais pourvu dans le point de vente. Amère désillusion pour ce jeune cadre, constatant que son travail réel était celui d'une secrétaire, jamais embauchée.
"A quand le 13e mois ? " se risquait à demander un salarié au directeur , au cours d'une de ces grand-messes d'entreprise, où chacun est prié de faire la démonstration de sa dévotion.
"C'est simple, je prends ton salaire annuel actuel, et au lieu de le diviser par 12, je le divise par 13 ! " devait répondre ce directeur si soucieux jusque là d'apparaitre comme le gars cool et ouvert, à tel point ...qu'il avait renoncé à la cravate. Le cynisme de la réponse démontre, s'il en était besoin, que le dialogue social dans une entreprise ne peut reposer que sur ce genre de dialogue-alibi, et qu'il est nécessaire que le salarié soit protégé par la Loi et l'action collective, dans une relation structurellement inégalitaire avec son employeur.
Et que dire de ces dossiers prud'homaux laissant apparaitre des relations sociales d'un autre âge dans un Intermarché de la région parisienne ?
On nous rabache les oreilles avec la sécurité des biens et des personnes. Fort bien. Mais la responsabilité de l'Etat, c'est aussi le respect du Droit du Travail, la sanction des comportements harcelants, et surtout les moyens mis en oeuvre pour protéger le salarié de cette violence sociale. La politique de pénurie de ces moyens, notamment en effectifs d'inspecteurs du travail, du gouvernement démontre à l'évidence que ce n'est pas là une priorité pour lui.
Alors doit-on mourir à gagner sa vie ? Doit-on laisser nos concitoyens à tant de soufrances morales et physiques liées au conditions de travail ? Il me semble qu'il y a là pour la gauche un champ naturel d'investissement politique, elle qui prône de façon un peu incantatoire que l'économie doit-être au service de l'homme. L'entreprise moderne broie, elle avale l'individu, contraint à des pratiques collectives professionnelles dépossédantes d'identité propre, avant d'être digéré par le systême qu'il aura finalement tenté de satisfaire avant d'être éjecté. Ce n'est que par la Loi et ses contraintes que le monde de l'entreprise entendra les responsabilités sociales qui lui incombe.
J'entendais hier l'omni-présent médiatique Henri Guaino déclarer qu'il était contre la lutte des classes, comme on peut être contre le changement d'heure. La lutte des classes n'est pas un choix politique ; elle est un fait social objectif. Elle génère les conditions du rapport de force politique. Le reportage ne laissait pas de doute à ce sujet.
La deuxième partie de ce reportage est programmée mercredi à 23h sur France 3.
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