Voici le texte de l'allocution que j'ai prononcé à cette occasion.
Madame la Sous-Préfète,
Monsieur le député de la Creuse ,
Monsieur le délégué du Comité Français pour Yad Vashem, cher Pierre Osowiechi,
Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualités,
Lorsque nous nous sommes rencontrés, Pierre Osowiechi et moi, nous avons tout de suite compris que nous avions un devoir à remplir en commun. Le lien entre Pierre et la Creuse remonte à son enfance. Pour chacun d’entre-nous, l’enfance est un moment de la vie souvent fondateur, entre insouciance et émerveillement. Pour Pierre, elle releva plus d’un apprentissage de ce qu’il peut y avoir de pire.
Devoir en commun, disais-je…
Ce devoir qu’il remplit lui-même, avec modestie et efficacité, comme une dette dont on ne peut jamais s’acquitter complètement, ce devoir de mémoire, si modeste mais si nécessaire, en écho au devoir d’humanité accompli il y a bientôt 70 ans par des Français modestes et héroïques.
Modestes parce qu’ils étaient pour la plupart ce qu’on appellerait aujourd’hui des Français moyens, conscients de leur condition.
Héroïques parce qu’ils allaient accomplir un geste d’humanité en ces temps mauvais où ce noble sentiment avait été remplacé par l’indifférence et la dénonciation . Un geste synonyme de grand danger pour eux-mêmes et leurs familles, s’ils avaient été surpris lors de son accomplissement.
A Aubusson, la Résistance va subir la barbarie nazie, et le monument départemental de la déportation, dont nous sommes à quelques mètres, témoigne de la brutalité de cette répression systématique. Nombreux furent-ils à payer de leur vie l’engagement total qu’ils avaient consenti pour la Liberté et la République, et qui ne revinrent pas des camps de la mort, comme François Chevalier, propriétaire du Café du Commerce, ancien conseiller municipal socialiste, mort à Mauthausen en juillet 1944 et tous ses camarades de combat.
La Résistance, ce sont aussi ces initiatives humaines, une porte qui s’ouvre, une main qui se tend, pour cacher, pour soustraire à la rafle, pour sauver …
Ce sont ces gestes que 45 Creusois reconnus « Juste parmi les Nations » par l’Etat d’Israël ont accomplis. Et combien d’autres, restés pour l’instant anonymes,
Parmi les 45, quatre étaient Aubussonnais :
- Angélique Lemeunier est concierge à Aubusson d'un centre social appartenant à l'Église catholique. Son mari, Serge, est plombier.
Ils vivent modestement dans la loge d'un immeuble du centre ville avec leur quatre enfants.
Pendant l'Occupation, les religieux laissèrent les portes du centre ouvertes la nuit pour permettre aux sans-abris d'y trouver refuge. C’est ainsi qu’après avoir une première fois échappé à la grande rafle des Juifs à Aubusson, le 4 novembre 1943, au cours de laquelle Caroline Mélich, sa mère , et son frère Lucien, 13 ans, sont arrêtés à leur domicile, route de Chambon à Aubusson, le jeune Clément Mélich, 17 ans, réussit à s’enfuir du second guet-apens tendus par les Allemands, en mars 1944. Son père n’aura pas cette chance, et disparaîtra lui aussi dans les camps nazis. Seul, errant dans la nuit, Clément trouve refuge à l’intérieur du centre social où il sera découvert par Angélique Lemeunier. Son mari et elle cacheront l’adolescent pendant une semaine, avant de parvenir à lui faire gagner un chantier forestier, et le maquis tout proche.
Angélique et Serge Lemeunier ont été reconnus « Justes parmi les Nations » le 24 Novembre 1997, et c’est leur fille Renée qui reçut cette distinction pour eux à l’Hôtel de Ville d’Aubusson. Je salue son neveu, Jean-Pierre, présent parmi nous cet après-midi.
- Emilie et Hippolyte Léonlefranc sont tapissiers. Ils sont revenus à Aubusson, après avoir vécu à Paris, où Hippolyte travaillait dans une usine de produits chimiques dont l’activité liée à l’armement lui valut d’être réquisitionné à son poste. Ils habitent au 8 rue Pardoux-Duprat, et l’atelier de tapisserie est situé au dernier étage de l’immeuble.
La famille Copé, leurs voisins, s’est réfugiée à Aubusson pour échapper aux Allemands et à l’antisémitisme à Toulouse dont se souvient très bien encore aujourd’hui leur fils Roland, où ils avaient tout d’abord choisi de s’installer, fuyant Paris où le père, Marcel Copé, ne pouvait plus exercer son métier de médecin.
Lors de la rafle du 4 novembre, ils sont cachés par Emilie Léonlefranc dans le propre appartement de cette dernière. Les Allemands font irruption dans l’escalier de l’immeuble et l’interrogent brutalement : « Y a t-il des Juifs ici ? » Emilie Léonlefranc ne se départit pas de son sang froid, elle ouvre la porte de la chambre, qui est vide, en disant « voyez-vous quelqu’un ici ? » . La famille Copé est dans le salon, dont elle a pris soin de garder la porte fermée. Les Nazis ne poussent heureusement pas plus loin leurs investigations dans l’appartement. La famille Copé est sauvée, et se réfugiera, à la nuit tombée, dans des fermes de Moutier-Rozeille. D’autres familles creusoises vont alors les accueillir et les aider jusqu’à la Libération.
Emilie et Hippolyte Léonlefranc ont été reconnus « Justes parmi les Nations » le 5 Janvier 2012. J’ai assisté à cette cérémonie à la Mairie du XVIe arrondissement. C’est probablement pour moi l’un des souvenirs les plus émouvants d’une cérémonie officielle, et je n’oublierai jamais la bouleversante narration à laquelle s’est livré monsieur Roland Copé, en présence de sa mère désormais âgée de 103 ans et de représentants de la famille Léonlefranc, dont beaucoup nous honorent de leur présence cet aprè-midi.
On fait souvent le reproche aux hommes et aux femmes politiques de se complaire dans la parole. C’est à la fois juste et injuste.
- Juste, quand il s’agit de mots inutiles, bêtement polémiques, et surtout lorsqu’il s’agit de mots impuissants ou mal employés. Ce reproche est juste encore quand il s’agit de mots médiocres reflétant une pensée médiocre.
- Mais c’est injuste car le mot, le verbe, c’est ce qui fonde notre humanité, à la fois dans la dimension collective, mais aussi dans la construction de notre propre personnalité, c’est ce qui permet notre relation à l’autre, et c’est bien ce qu’on attend d’un homme ou d’une femme politique : être le lien entre tous, rassembler autour d’un projet, mettre en œuvre des réalisations qui profitent à tous.
Le nazisme a été une perversion de l’Humanité, où le verbe a été mis au service de la destruction, de l’anéantissement et de la mort comme solution politique. Heureusement toutes les consciences ne se sont pas perdues dans cette négation de la nature humaine. Celles des Justes s’inscrit dans cette logique de résistance, alors que tout paraissait perdu, inéluctable, et décidé par d’autres.
Le pire ennemi désormais, c’est l’oubli , c’est le négationnisme, c’est le fatalisme. Oui, nous savons que l’horreur est possible, oui nous savons quelle part l’homme peut y prendre. Cette connaissance chèrement payée du prix du sang des martyrs n’est pas innée. Elle ne peut que s’acquérir. Notre responsabilité, mieux, notre devoir, c’est de la transmettre.
Les rangs des témoins directs de la barbarie organisée, à laquelle conduit toujours le totalitarisme et le nationalisme, sont de plus en plus clairsemés. Il appartient aux hommes de ma génération, qui n’a pas connu la guerre, de brandir ce flambeau pour éclairer un monde si prompt à l’obscurantisme. Plus que jamais, le temps passant, le devoir de mémoire s’impose comme une nécessité.
En inaugurant aujourd’hui le square des Justes ici à Aubusson, si près du monument érigé en l’honneur et à la mémoire des victimes creusoises de la déportation, la municipalité a voulu affirmer solennellement son attachement à la Lumière, sa foi en l’intelligence humaine, et sa profonde conviction républicaine. Et ce square est aussi un lieu de vie, un lieu fréquenté par nos plus jeunes enfants, tels ceux qui nous accompagnent dans cette cérémonie.
Leur apprendre à exercer leur libre-arbitre, les convaincre de notre idéal de paix et de fraternité, les préparer à la citoyenneté, leur éloigner de tout racisme, qui est un délit et non une opinion, quel meilleur héritage pour nous rendre digne de celui que nous avons nous-mêmes reçu ?
« Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un mémorial (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés » peut-on lire dans le livre d’Isaïe de l’ancien testament.
Le mémorial de Yad Vashem , à Jérusalem, contribue à donner du sens à la mémoire. Je vous propose d’y participer également, par notre initiative, et comme Isaïe, nous pourrons affirmer que le nom des Justes d’Aubusson ne sera jamais effacé, pour le courage dont ils ont fait preuve, et qu’ils nous transmettent, comme ne sera jamais effacé celui des résistants, des déportés, et des victimes de l’Holocauste.

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